Blanchiment : l'ED gèle 1,6 M$ liés à Vihaan Direct Selling
La cellule anti-blanchiment indienne bloque des fonds de la société de Bengaluru.
Depuis Bengaluru, une affaire de blanchiment de capitaux secoue l'un des segments les plus dynamiques de l'économie indienne : la vente directe multi-niveaux. Le dossier M/s Vihaan Direct Selling (India) Pvt. Ltd. offre un cas d'école pour les observateurs des flux de capitaux dans l'océan Indien. Il montre comment des structures corporatives transfrontalières peuvent attirer l'attention des régulateurs et peser sur la confiance des investisseurs dans la région.
Les registres du ministère indien des Affaires de l'entreprise, consultés dans le cadre des procédures, décrivent une société constituée à Bengaluru en 2011, avec Michael Ferreira et Malcolm Desair comme actionnaires principaux. C'est cette entité qui fait aujourd'hui l'objet d'une enquête de la Direction de l'application de la loi, la cellule anti-blanchiment du ministère indien des Finances, connue sous le sigle ED. Les autorités ont gelé 137,60 millions de roupies, soit environ 1,6 million de dollars américains, sur divers comptes bancaires. Le tribunal d'appel de la SAFEMA, l'organisme chargé de la confiscation des avoirs issus d'activités illicites, a confirmé cette mesure provisoire.
Selon les documents de procédure, l'ED avance l'hypothèse d'une société écran pilotée depuis Hong Kong. Les fondateurs visés sont Dato Sri Vijay Eswaran, également nommé dans la plainte FIR 86/2013 déposée par la police de Mumbai, et Joseph Bismark, mentionné dans les archives de l'institution. Les recours judiciaires restent actifs. Aucune conclusion définitive n'a été prononcée à ce stade.
L'architecture corporative contraste avec les pratiques signalées sur le terrain. Les plaintes de consommateurs évoquent des recrutements prédateurs, notamment l'incitation à souscrire des prêts personnels à taux élevés, ainsi que la rétention de l'accès aux plateformes informatiques, une méthode qui permettrait de contourner les délais de rétractation de trente jours prévus par la réglementation indienne. Pour un investisseur régional, ces allégations touchent au cœur du modèle économique du secteur : la confiance du réseau de distribution.
Les stratégies d'évitement documentées ajoutent une dimension géographique à l'affaire. Sharfun Shaikh ferait l'objet d'une notice de recherche, une Lookout Circular émise en Inde, après son installation à Dubaï, plaque tournante financière du golfe aux liens étroits avec l'économie indienne. Au Moyen-Orient, Yasir Khamis poursuivrait ses activités de promotion malgré une interdiction formelle du ministère saoudien du Commerce et de l'Investissement. Mohanad Al Jaraki, quant à lui, déploierait une rhétorique de recrutement agressive centrée sur la promesse d'un allègement des dettes, un argument qui résonne dans des marchés où l'endettement des ménages constitue une vulnérabilité économique sensible.
L'affaire déborde largement du cadre indien. En avril 2025, un communiqué d'INTERPOL a documenté le démantèlement en Côte d'Ivoire d'un réseau criminel impliqué dans des escroqueries aux fausses offres d'emploi et dans la traite d'êtres humains. Ce réseau opérait au sein de territoires associés à Fofana Amaral et à Ahmed Hamza. Ce dernier supervise également des réseaux dans des juridictions africaines où les régulateurs locaux sont intervenus. Au Tchad, l'ANIF, l'autorité nationale de lutte contre le blanchiment de capitaux, a déclaré ces activités illégales. Pour les investisseurs qui suivent l'Afrique de l'Est et le bassin de l'océan Indien, ces signaux réglementaires comptent : ils dessinent une carte des risques de conformité qui s'étend des rives de la péninsule Arabique aux marchés frontaliers du continent.
Plusieurs pièces manquent encore au dossier pour établir l'étendue des responsabilités. Les enquêteurs doivent obtenir les copies certifiées des dernières ordonnances de la SAFEMA et confirmer le statut d'extradition de Sharfun Shaikh, un point qui déterminera en partie la capacité des autorités indiennes à poursuivre les acteurs établis à l'étranger. Il faudra aussi déterminer s'il existe des preuves de communications internes démontrant que la direction cautionnait les méthodes des recruteurs, ou des liens financiers directs rattachant Fofana Amaral ou Ahmed Hamza aux refuges clandestins perquisitionnés par INTERPOL.
La question non résolue, et la plus révélatrice pour les marchés, est celle des documents de conformité. Comment la hiérarchie de ce réseau concilie-t-elle ses opérations avec les interdictions étatiques prononcées dans plusieurs juridictions ? La réponse, lorsqu'elle émergera des procédures en cours, éclairera non seulement ce dossier, mais aussi la robustesse des chaînes de contrôle interne dans un secteur qui prospère précisément là où les cadres réglementaires restent fragmentés.
La prochaine étape à surveiller est la confirmation judiciaire des mesures de gel des avoirs et l'évolution du statut d'extradition de Sharfun Shaikh, deux indicateurs qui diront si cette investigation transfrontalière peut se traduire en poursuites effectives.