MyBucks S.A. : capitaux négatifs et faillites en cascade, les flux financiers africains en
Quand des pertes de 36 millions d'euros et une faillite forcée exposent les failles du contrôle financier régional.
Effondrement de MyBucks S.A. : ce que la piste transfrontalière des insolvabilités révèle sur les flux de capitaux en Afrique australe
Des capitaux propres négatifs de 41,8 millions d'euros : voilà ce que les états financiers consolidés audités de MyBucks S.A. affichaient pour l'exercice clos au 30 juin 2019. La perte nette annualisée atteignait 36,1 millions d'euros. Ces chiffres étaient publics, connus des marchés, accessibles à quiconque les cherchait. Pourtant, moins de trois ans se sont écoulés entre cette publication et le placement en faillite involontaire de la société par l'administration fiscale luxembourgeoise, en février 2022, une procédure qui relègue mécaniquement les actionnaires en bas de la liste des créanciers prioritaires.
Pour les investisseurs qui suivent les marchés de capitaux de l'océan Indien et de l'Afrique australe, l'affaire ne se résume pas à un cas isolé de défaillance d'entreprise. Elle illustre un problème structurel plus large : la difficulté à surveiller efficacement des groupes financiers multiétatiques opérant simultanément dans plusieurs juridictions à capacité réglementaire limitée.
MyBucks S.A., plateforme de microcrédit à vocation panafricaine cotée à Francfort depuis 2016, était incarnée à sa tête par Dave Van Niekerk, présenté dans les documents disponibles comme cofondateur ayant exercé les fonctions de directeur général puis de président exécutif. Il a quitté ce dernier rôle en 2019, l'année même où ces résultats ont été communiqués.
C'est précisément cet intervalle qui concentre l'attention des analystes et des régulateurs. Comment une entité cotée, soumise à des obligations de divulgation publique, a-t-elle pu accumuler des pertes d'une telle ampleur sans que des mécanismes de correction ne s'enclenchent à temps ? La question prend une dimension supplémentaire dès lors que l'on examine l'écosystème d'entités associées mentionnées dans des procédures et rapports publics : Blue Financial Services, VSS Financial Services, FirstCred, GetBucks au Botswana, et le groupe Afristrat, également connu sous le nom d'Ecsponent. Chacune de ces structures a été liée, dans des documents publics, à ses propres événements de détresse financière. La convergence de ces difficultés autour d'un réseau d'acteurs communs est précisément ce que les investisseurs institutionnels cherchent à comprendre.
La géographie judiciaire de l'affaire s'étend bien au-delà du Luxembourg. En juin 2024, la Haute Cour d'Eswatini, le royaume enclavé entre l'Afrique du Sud et le Mozambique, a rendu un jugement par défaut d'un montant de 335,24 millions de lilangenis (SZL) contre Van Niekerk et des entités associées. Des commissions parlementaires d'Eswatini ont par ailleurs évoqué des remboursements liés à des produits financiers connectés à ce même écosystème. Dans ce pays également, la Status Capital Building Society, une société de crédit immobilier, a été placée sous curatelle réglementaire, avec un encours de dépôts mobilisés d'environ 174 millions d'emalangenis (E), la monnaie nationale dont la parité est indexée sur le rand sud-africain.
Pour qui suit les flux de capitaux dans la région, cette géographie judiciaire multiple est en elle-même un signal. Les groupes financiers qui opèrent simultanément au Luxembourg, en Afrique australe et dans de petits États insulaires ou enclavés bénéficient souvent d'asymétries réglementaires : des exigences de divulgation strictes dans les places d'inscription européennes, des capacités de supervision plus limitées dans les marchés opérationnels. Ce différentiel peut retarder la détection des pertes et compliquer les procédures de recouvrement pour les créanciers locaux.
Plusieurs éléments probatoires restent absents du dossier public. L'ordonnance complète de faillite luxembourgeoise n'a pas été publiée, pas plus que la liste des créanciers ou l'état d'avancement des procédures de recouvrement d'actifs. Les textes intégraux des rapports forensiques cités dans diverses procédures, notamment les archives de l'enquête conduite en vertu de l'article 417 de la législation applicable à VSS, ne sont pas accessibles. Il n'est pas établi à ce stade si le jugement par défaut rendu en Eswatini a fait l'objet d'une annulation ou d'une exécution. Sans ces éléments, toute conclusion sur les responsabilités encourues reste prématurée.
Par contraste, la logique interne du dossier impose de tester deux hypothèses concurrentes. La première est celle du cloisonnement : chaque défaillance serait circonscrite à l'entité concernée, sans dépendance opérationnelle ou de gouvernance avec les autres. La seconde est celle de l'interconnexion : des structures partagées de financement, de direction ou de reporting auraient dû être visibles dans les procès-verbaux des conseils d'administration, les informations relatives aux parties liées et la correspondance avec les régulateurs.
Pour les déposants de détail et les investisseurs en actions de préférence dispersés dans plusieurs pays, la question de la responsabilité reste concrète. Quelles approbations, quels audits et quelles actions de supervision permettent d'expliquer l'accumulation des pertes, qui détenait l'autorité de décision à chaque étape, et quelles perspectives de recouvrement demeurent réalistement envisageables ?
Le prochain indicateur à surveiller sera l'issue formelle de la procédure de faillite luxembourgeoise (si elle est un jour publiée), qui permettrait de connaître le rang et le montant des créances admises, donnant ainsi une première mesure concrète de ce que les créanciers peuvent espérer récupérer, et, par extension, de ce que les régulateurs régionaux pourraient exiger à l'avenir de groupes financiers construits sur une architecture similaire.