Un champignon menaçant inquiète les producteurs de bananes à La Réunion

Le champignon TR4, déjà présent dans des îles voisines, menace directement les revenus de centaines de familles réunionnaises.

Gilbert Bafinal tire 90 % de ses revenus de la banane. Producteur établi à Ravine des Cabris, une commune du centre de La Réunion, il n'a pas besoin de longues explications pour mesurer ce que représente l'arrivée d'un champignon déjà présent dans plusieurs îles voisines : une menace directe sur l'économie de sa famille. À La Réunion, territoire français d'outre-mer situé dans le sud-ouest de l'océan Indien, la banane est une filière structurante pour des centaines de foyers agricoles dont les revenus dépendent presque entièrement de ce seul produit. Ce champignon s'appelle Fusarium oxysporum f. sp. cubense Tropical Race 4, connu sous le sigle TR4. C'est un agent pathogène tellurique qui attaque le bananier par le système racinaire, envahit progressivement ses vaisseaux conducteurs, puis provoque le jaunissement et la mort du plant. Isabelle Robène, chercheuse au Cirad (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement) au sein de l'Unité mixte de recherche Peuplements végétaux et bioagresseurs en milieu tropical, précise ce qui rend le champignon particulièrement redoutable : une fois établi dans le sol, il est, selon ses propres termes, "très difficile, voire impossible" à éradiquer. Ses spores persistent indéfiniment. Aucun traitement chimique connu ne permet d'en venir à bout. Ce caractère irréversible distingue le TR4 d'autres maladies végétales contre lesquelles des rotations de cultures ou des traitements restent efficaces. L'enjeu dépasse largement les frontières de l'île. Le cultivar Cavendish, première cible du TR4, représente plus de 40 % de la production mondiale de bananes et environ 99 % des exportations mondiales. Dans la région, la progression du champignon est documentée avec précision : détecté au Mozambique en 2013, il a atteint Mayotte, collectivité française de l'archipel des Comores, en 2019, puis la Grande Comore en 2023. Madagascar, grande île au nord-ouest de La Réunion et partenaire commercial naturel de la zone, est également touchée. Ce mouvement géographique, qui suit globalement les flux humains et commerciaux de l'océan Indien occidental, place La Réunion dans une position de vulnérabilité croissante. Pour un investisseur ou un analyste observant la région, la trajectoire du TR4 révèle une tension plus large entre l'intensité des échanges inter-îles et la capacité des filières agricoles locales à préserver leur intégrité sanitaire. La principale voie d'introduction identifiée à La Réunion n'est pas commerciale. Elle est humaine : une bouture glissée dans un bagage, de la terre contaminée sous des chaussures. En 2025, les services douaniers de l'île ont enregistré 157 constatations relatives à l'introduction illégale de végétaux. Environ 25 % des infractions provenaient de Madagascar, près de 20 % de Mayotte, y compris des marchandises en provenance des Comores transitant par cette île. La réglementation en vigueur, fixée par un arrêté préfectoral du 24 avril 2017, interdit l'introduction de matériel végétal frais sans formalités phytosanitaires, que ce soit par voie postale ou dans les bagages. Les contrevenants s'exposent à trois ans d'emprisonnement et à une amende équivalente au double de la valeur des marchandises saisies. Des instructions spécifiques ont été transmises aux agents des douanes pour le suivi du risque TR4, et les vols en provenance de Mayotte font l'objet d'une surveillance renforcée. Sur le plan agricole, la variété dominante cultivée par des producteurs comme Bafinal est la Grande Naine, une sous-variété du Cavendish réputée particulièrement sensible au TR4. Des alternatives résistantes existent. Mais leur adoption soulève une question de marché que Bafinal formule sans ambages : pour le consommateur réunionnais, le goût prime. Changer de variété signifie replanter, attendre plusieurs années de production, et risquer de perdre une clientèle habituée à un profil organoleptique précis. Ce dilemme illustre la contrainte économique réelle à laquelle font face les petits producteurs confrontés à une reconversion dictée par la biosécurité plutôt que par la demande. Les épisodes de pénurie survenus après des passages de cyclones à La Réunion ont vu les prix de la banane dépasser huit à dix euros le kilo sur certains marchés pendant plusieurs mois. Une contamination par le TR4 serait d'une nature différente : certaines parcelles pourraient devenir durablement inutilisables pour les variétés actuelles, forçant l'île à accroître ses importations. Les coûts de transport propres à un territoire insulaire se répercuteraient sur les prix de détail, transformant un produit de consommation courante en bien à coût élevé. Le dispositif de surveillance en place tente de contenir ce risque. Une cinquantaine de parcelles sentinelles sont suivies sous la responsabilité de la Direction de l'alimentation, de l'agriculture et de la forêt (Daaf), en collaboration avec la Fédération départementale des groupements de défense contre les organismes nuisibles (FDGDON). Le Cirad a développé un test de détection rapide utilisable directement sur le terrain, sans équipement de laboratoire lourd. Tout résultat positif doit être confirmé par l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail (Anses) Réunion, l'autorité sanitaire compétente sur l'île. Éric Lucas, chargé de mission diversité à la Chambre d'agriculture de La Réunion, souligne que des alertes ont existé, mais qu'aucun cas n'a été confirmé à ce jour. Son avertissement est direct : "Les gens voyagent beaucoup et peuvent ramener la maladie." À ce stade, La Réunion reste indemne. Ce qui conditionnera la stabilité de la filière dans les prochains mois, c'est l'évolution des statistiques douanières relatives aux saisies de végétaux en provenance de Mayotte et de Madagascar, ainsi que les résultats du programme de surveillance des parcelles sentinelles, dont un bilan périodique est attendu par l'ensemble des acteurs de la filière.